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VIII

Coupable, votre honneur, je vais plaider coupable.

Je voulais dire non mais j’en suis incapable.

Croyez-vous que je sois si fier d’être Dom Juan,

Que je n’aimerais pas être qu’un de bien ?

Parmi vous, c’est moi qui suis le moins indulgent

Mais fait-on ce qu’on veut quand on est rien qu’humain ?

J’ai le mal et l’amour de chevillés au corps.

Je veux aimer, aimer, et puis aimer encore.

Et si pour vous tout cela n’est pas de l’amour

Eh bien aimez ! Au lieu d’en faire des discours.

La nuit tombe et ce soir comme chaque autre soir

J’ai peur de l’ombre. Oui, Dom Juan a peur du noir.

C’est à mourir de rire, à se fendre la gueule,

Oui, je voudrais mourir lorsque je couche seul

Je voudrais me tirer dans la bouche ou la tempe

Pour oublier tout ce désir qui me torture

Qui me fait saliver et me donne des crampes.

Je sais ce qu’est un homme à l’état de nature

Car j’en suis un, j’ai honte et je voudrais crever

D’avoir osé penser, vouloir, faire ou rêver.

C’est vrai, je suis un monstre odieux et répugnant

Qui ne pense qu’à lui, à son plaisir, baignant

Dans les sucs et les pleurs de qui voudrait aimer.

Vous qui voulez ma mort vous ne savez pas mes

Crimes les plus affreux qui sont là, dans ma tête

Et dans mes souvenirs. L’horreur est là, muette,

Mais tout se finira sans un mot, sans un bruit,

Je serai mis en terre avec ma vérité.

Dom Juan vécut. Le monde l’avait mérité.

Dans le noir de la nuit je me dis quelquefois

Que les autres au fond n’étaient pas mieux que moi.

Tous ces juges qui m’auront donné des leçons,

Allez savoir ce qui dort sous leurs caleçons

Dans l’univers secret du rêve et du fantasme !

Allez savoir ce qui leur donne, à eux, leurs spasmes.

S’ils sont ainsi que moi, c’est bien, je suis normal,

Et il n’existe rien, ni le bien ni le mal,

Juste une espèce avec son grand désir de vice

Qui se met, pour plus de plaisir, l’âme au supplice.

Et si je suis un monstre, au moins je suis unique,

Remerciez-moi : c’est moi qui vous rends sympathiques.

Sans monstres vous ne passeriez pas pour gentils

Remerciez donc ceux qui vous ôtent l’appétit

Et vous ont fait vomir, ils vous font respectables

Et fiers de vous. Dom Juan c’était le grain de sable

Dans la machine bien huilée de la morale

Et dans les beaux discours du bien propre sur lui

Qui est bon, juste, honnête et chiant comme la pluie.

J’incarne moi le plaisir de vivre des rois,

De goûter, de bâfrer, de mourir gros et gras

Dans les bras de quiconque veut tendre les bras ;

Ma pisse est chaude et j’emmerde les pissefroids.

Enfin, regardons-les, ceux qui jettent la pierre

Et qui disent : « Jamais, je ne fus comme lui ! »

Regardons, votre honneur ! Tenez, lui, là-derrière,

Croyez-vous qu’il ait souvent trempé son biscuit

Avec sa tronche en biais, son regard de clébard ?

Et lui, le dégarni, là, le chauve au trois tiers,

Bossu, ventru. Qui veut partager son plumard ?

Regardez-les, tous hideux. Et tous monogames.

Ne me pardonnez pas mais pardonnez leurs femmes

D’avoir trouvé que j’avais un peu plus d’allure.

S’ils n’étaient pas si laids j’aurais moins d’aventures.

Je n’ai forcé personne, ou par la séduction,

Ce qui est dans le droit, n’en déplaise à la rue.

Si j’ai menti ce ne fut que par omission

Et je n’ai jamais pris les femmes pour des grues.

Je les aime et je les aimerai pour toujours

Chacune, le temps d’un soir, d’une heure, ou plus court.

Si le crime est si grand qu’on me jette en prison

Mais qu’on n’espère pas que j’entende raison.

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